Pendant que l'Europe légifère sur ChatGPT, les États-Unis ont lancé le plus grand projet industriel privé de l'histoire récente. Son nom : Stargate. Son objectif : bâtir l'équivalent énergétique d'une quinzaine de réacteurs nucléaires, dédiés uniquement à l'intelligence artificielle. Un an après l'annonce, le projet a déjà dépassé ses jalons intermédiaires — plusieurs sites sont en construction, certains fonctionnent. Et presque personne n'en parle.
Le mensonge de l'immatériel
On nous vend l'IA comme une révolution logicielle. Une innovation « dans le cloud », abstraite, presque magique. Un assistant qui écrit vos e-mails, un algorithme qui recommande votre prochaine série. Propre, léger, immatériel.
C'est un mensonge — non parce qu'une requête isolée serait monstrueuse, mais parce qu'on nous fait regarder la goutte pour nous cacher l'océan. Une question posée à ChatGPT consomme, à elle seule, très peu : l'équivalent de quelques secondes d'une ampoule. Mais multipliez cette goutte par plusieurs milliards de requêtes chaque jour, ajoutez-y l'entraînement des modèles — qui, lui, engloutit l'électricité par gigawatts-heures — et vous obtenez une demande à l'échelle d'un pays. Ce n'est pas le geste individuel qui pèse. C'est l'infrastructure qui le rend possible, tapie derrière l'écran : des hangars grands comme des terrains de football, remplis de processeurs qui chauffent, qu'il faut refroidir et alimenter sans interruption.
L'intelligence artificielle n'est pas un logiciel. C'est une infrastructure physique, vorace, située quelque part — et cette infrastructure redessine silencieusement les rapports de force mondiaux.
Nvidia, ou comment un fabricant de puces est devenu plus stratégique que le pétrole
Il y a dix ans, Nvidia fabriquait des cartes graphiques pour joueurs. Aujourd'hui, l'entreprise contrôle entre 85 et 90 % du marché mondial des puces dédiées à l'IA — davantage encore sur l'entraînement des grands modèles, où sa domination dépasse 90 %. Ses processeurs — la génération H100 hier, Blackwell aujourd'hui, vendus des dizaines de milliers de dollars pièce — sont devenus l'équivalent du pétrole au XXᵉ siècle : la ressource critique sans laquelle rien ne fonctionne.
OpenAI, Google, Meta, Anthropic : tous dépendent de Nvidia pour entraîner leurs modèles. Cette dépendance a transformé Jensen Huang, son PDG, en l'un des hommes les plus puissants du monde. Pas parce qu'il possède une plateforme sociale ou un moteur de recherche, mais parce qu'il contrôle les fondations physiques de toute l'IA moderne.
Et voici le détail qui devrait empêcher tout stratège européen de dormir : ces puces, quel que soit celui qui les conçoit, sont presque toutes fabriquées au même endroit. Près de 90 % des semi-conducteurs les plus avancés de la planète sortent des usines d'une seule entreprise, TSMC, qui règne sur environ 70 % de la fonderie mondiale — et dont les fabs se trouvent à Taiwan, île située à 180 kilomètres des côtes chinoises, dans la zone la plus disputée du globe. Toute la civilisation numérique repose sur un point unique de défaillance, à portée de canon.
Stargate : quand l'IA devient un projet d'État
Le 21 janvier 2025, à la Maison-Blanche, ont été réunis les dirigeants d'OpenAI, de SoftBank et d'Oracle pour annoncer Stargate : un investissement de 500 milliards de dollars sur quatre ans pour construire l'infrastructure IA américaine.
Pas 50 milliards. 500 milliards.
Pour mettre ce chiffre en perspective :
- Le plan Marshall, qui a reconstruit l'Europe après 1945, représentait environ 150 milliards de dollars actuels.
- Le programme Apollo : de l'ordre de 280 milliards.
- Le réseau autoroutier américain : environ 500 milliards, mais étalés sur plusieurs décennies.
Stargate prévoit d'en dépenser autant en quatre ans.
L'objectif : bâtir, au Texas et sur d'autres sites américains, des complexes de data centers capables de fournir 10 gigawatts de puissance de calcul — soit l'équivalent d'une quinzaine de réacteurs nucléaires tournant en continu, uniquement pour faire fonctionner des modèles d'IA. Un an plus tard, l'objectif n'a pas seulement tenu : il a été dépassé plus vite que prévu, avec des centaines de milliards déjà engagés et des sites en service.
Et pendant ce temps, en Europe, on débat encore pour savoir si ChatGPT respecte le RGPD.
La révolution que personne ne regarde
Il y a eu trois grandes révolutions infrastructurelles dans l'histoire moderne.
Les chemins de fer (1830-1900). Celui qui contrôlait les rails contrôlait le commerce. L'Empire britannique a dominé le XIXᵉ siècle en partie parce qu'il a maillé le monde de voies ferrées avant les autres.
L'électricité (1880-1950). Produire et distribuer l'électricité est devenu le marqueur de la puissance industrielle. Les États-Unis ont dépassé l'Europe en électrifiant leurs usines plus tôt.
Internet (1990-2020). Google, Amazon, Facebook n'ont pas gagné parce qu'ils avaient les meilleurs ingénieurs, mais parce qu'ils ont bâti — ou capté — l'infrastructure réseau qui rendait leurs services possibles : câbles sous-marins, data centers, réseaux de distribution.
Nous sommes aujourd'hui au début de la quatrième : l'infrastructure de l'IA. Et comme pour les trois précédentes, la vraie bataille ne se joue pas dans les applications. Elle se joue dans les fondations.
Ce que l'Europe ne comprend pas — et qui va nous coûter cher
Observons un instant la situation stratégique de l'Union européenne :
- Énergie. Nous importons une large part de notre gaz et de notre pétrole. Notre capacité à produire de l'électricité bon marché en grand volume est limitée.
- Puces. Nous n'avons aucun fabricant majeur de processeurs IA. Nvidia est américain ; ses puces sont fabriquées à Taiwan.
- Cloud. AWS (Amazon), Azure (Microsoft), GCP (Google) — tous américains — hébergent l'écrasante majorité de l'infrastructure cloud européenne.
- Modèles. Les leaders mondiaux sont OpenAI, Google, Anthropic (États-Unis) et DeepMind (britannique, racheté par Google).
Résumons : l'Europe ne contrôle véritablement aucune des quatre couches critiques de l'infrastructure IA — énergie, puces, cloud, modèles. Nous sommes dans la position d'un pays qui, en 1920, n'aurait eu ni pétrole, ni raffineries, ni usines automobiles, ni routes.
Faut-il pour autant caricaturer la réponse européenne ? Régulation et construction ne s'excluent pas : l'AI Act et le Chips Act peuvent coexister, et encadrer une technologie n'a jamais empêché de la bâtir. Le vrai reproche n'est pas que l'Europe régule — c'est qu'elle régule à la place de construire, comme si écrire les règles d'un jeu dispensait d'y jouer.
La bulle qui n'en est pas une
Depuis 2023, un récit revient dans la presse économique : « L'IA est une bulle. Les investissements sont irrationnels. Cela finira comme les dotcom en 2000. »
Les analystes qui parlent de bulle confondent souvent deux choses : l'infrastructure et l'application. Oui, beaucoup de startups IA disparaîtront. Oui, certaines valorisations sont absurdes. Mais cela ne change rien à la réalité matérielle : les data centers existent, les puces sont installées, l'énergie est produite, les modèles sont entraînés.
Quand la bulle Internet a éclaté en 2000, les câbles sous-marins, les data centers et l'infrastructure réseau sont restés. Ce sont eux qui ont permis l'émergence de Google, d'Amazon et de Facebook dix ans plus tard.
L'infrastructure ne disparaît jamais. Elle change seulement de propriétaire. Et ceux qui la contrôlent aujourd'hui contrôleront l'économie de demain.
Les trois questions que tout décideur devrait se poser
1. Qui contrôle l'énergie ? Un grand data center IA consomme autant qu'une ville de plusieurs centaines de milliers d'habitants. Pour faire tourner l'IA à l'échelle mondiale, il faudra augmenter massivement la production électrique dans les années qui viennent. Qui la produira ? À quel prix ? Avec quelle empreinte carbone ?
2. Qui fabrique les puces ? Trois entreprises au monde savent produire des puces de pointe : TSMC (Taiwan), Samsung (Corée du Sud), Intel (États-Unis, en retard). Si Taiwan bascule dans le chaos géopolitique, l'industrie mondiale s'arrête en quelques mois. Avons-nous un plan B ?
3. Qui héberge les données et les modèles ? Si un grand fournisseur cloud américain coupait demain l'accès à ses serveurs pour des raisons politiques, une part considérable des entreprises européennes cesserait de fonctionner. Est-ce une position souveraine acceptable ?
Ce qui doit changer, et vite
L'Europe a trois options.
Option 1 — Ne rien faire. Devenir un marché captif des technologies américaines et chinoises, et accepter une dépendance structurelle. C'est la trajectoire actuelle.
Option 2 — Réguler à outrance. Dresser des barrières légales, taxer les géants, interdire certains usages. Résultat probable : ralentir l'innovation européenne sans empêcher les autres d'avancer.
Option 3 — Construire. Investir massivement dans une capacité de production énergétique dédiée (nucléaire, renouvelable, mixte) ; des usines de semi-conducteurs en Europe (le Chips Act est un début, mais sous-dimensionné) ; un cloud souverain capable de rivaliser avec les hyperscalers américains ; des modèles européens de niveau mondial, et non de simples modèles de niche.
Cela coûtera cher. Très cher — sans doute 200 à 300 milliards d'euros sur dix ans. Mais c'est le prix de l'indépendance stratégique. Comparé aux 500 milliards de Stargate, ce n'est pas irréaliste. C'est un choix, pas une impossibilité.
Conclusion : l'infrastructure, c'est le pouvoir
Dans dix ans, les pays qui domineront l'économie mondiale ne seront pas ceux qui auront les meilleures applications IA. Ce seront ceux qui auront bâti l'infrastructure pour les faire tourner : l'énergie, les puces, les data centers, les modèles.
L'Histoire ne se répète pas, mais elle rime. Au XIXᵉ siècle, les empires qui contrôlaient les chemins de fer ont écrasé les autres. Au XXᵉ, ce furent ceux qui maîtrisaient le pétrole et l'électricité, puis Internet. Aujourd'hui, la bataille se joue sur l'IA; et, comme toujours, elle ne se joue pas dans les laboratoires ou les startups. Elle se joue dans les fondations.
La question n'est plus de savoir si l'IA va transformer le monde : elle le fait déjà. La vraie question est : qui le contrôlera ?
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